04/02/2010

La nécropole - Arnaud Maïsetti


D’avoir hier soir traversé ce quartier que je ne connais pas,
où je passe pour la première fois, dans cette ville que je sais par cœur,
marché plus d’une demi-heure sur des trottoirs qui prolongent sans doute
ailleurs les trottoirs sur lesquels cent et mille fois auparavant marcher
pour allonger sous le pas heurté le sol pendant des années lancé
en avant de moi,
mais passer ici comme on entre dans une pièce nouvelle
d’un château,
et d’en reconnaître bien sûr l’appartenance
au tout qui la contient,
savoir que c’est dans cette ville-là que je suis
parce les murs des façades sont ici
partout comme taillés
dans une même montagne,
reconnaître aussi
cette hauteur d’immeubles dressés sur des rues
en couloirs enfilés
sur des lignes si droites que la perspective annule
la possibilité de l’horizon,
mais de ne reconnaître rien vraiment,
comme une langue qu’on aurait appris de la bouche d’un seul
et qu’on entendrait pour la première fois dite par quelqu’un d’autre
de plus empesé,
de plus évident peut-être aussi,
et de passer par une rue au nom imprononçable, pour rejoindre la Place,
emprunter cette rue comme à un plus pauvre que moi,
cette longue rue tournante jusqu’au cimetière
qui apparaît à main droite avec ses corps si chers pour moi,
ces corps devant lesquels j’aimerais bien, un soir, oui, m'asseoir
pour simplement regarder la couleur de la terre tout autour d’eux,

mais pas ce soir, un autre soir, moins bleu que celui là,
soir qui rend le cimetière si froid au milieu de la ville
et dur comme une pierre,
je passe le pont, c’est un pont qui n’enjambe rien,
en dessous, aucune route ne passe, je vais, continue, et à gauche,
par dessus la route, je vois des stèles, quelques mausolées qui ont traversé
de l’autre côté de la route
pour se retrouver là, détaché du cimetière principal,
peuplement absurde, débordement étrange des tombes en dehors des murs
où les allées distribuent la géométrie des souvenirs et de l’oubli,
là en plein cœur de la ville, et je me dis, malgré moi,
que je suis en plein cœur de la ville, que si la ville a un centre,
ce serait là où je me tiens, ce pont qui déchire le cimetière en deux,
large fosse peuplée où on s’efforce de noter sur des longs morceaux de pierre,
des suites de dates qui forment comme le décompte infatigable,
épuisé, inutile du temps,
et pour la première fois ici,
pour la première fois, ce pont qui m’emmène ;

d’avoir été ici a justifié ce temps la position de la ville autour de moi,

et quand je me détourne, je regarde devant, je reconnais — Place Clichy,
plus claire que le noir autour de moi, toute allumée de voitures,
la place où je me retrouve en terrain conquis,
et combien je sais les mouvements de foule et chaque seconde qui passe,
et la suivante ; d’avoir dû pour arriver ici apprendre une autre ville
ne me rend pas coupable de celle que je vois de nouveau sous les yeux,
mais j’en porterai le deuil jusqu’à oublier la route qui m’y a conduit,
et que le lendemain je ne trouverai pas.

Arnaud Maïsetti


Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2008, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.

Ce premier vendredi de février, je suis heureuse de prend part à ce projet, via l'invitation d'Arnaud Maïsetti dont j'accueille le texte et qui héberge le mien sur son blog - Contretemps - au cœur de son site où vous pourrez découvrir ses carnets d’écriture et de lecture, critiques, photographies, textes & hypertextes.

D’autres vases communicants ce mois

- Jean Prod’hom (les marges) et Brigitte Célérier (paumée)
- Anthony Poiraudeau (futiles et graves) et Juliette Mezenc (je plie et déplie)
- Michel Brosseau (à chat perché) et Hervé Jeaney (chaos illustré)
- Martine Sonnet (l’employée aux écritures) et Philippe Annocque (les hublots)
- Luc Lamy (le blog à Luc) et enfantissages
- Christine Jeaney (tentatives) et aedificavit
- Anna Desandre (biffures chroniques) et Kouki
- Olivier Guéry (soubresauts) et Phil Rahmy (kafka transports)
- Pierre Cohen-Hadria (pendant le week-end) et Michel Brosseau (kill that marquise)
- François Bon (tiers livre) et Joachim Séné (fragments, chutes et conséquences)
- Jérôme Denis (scriptopolis) et Emma Reel (CultEnews)
- Pierre Ménard (liminaire) et litote en tête
- Gilles Bertin (Lignes de vie) et Epamin’
- Loran Bart (les lignes du monde) et Michèle Dujardin (abadôn)
- Florence Noël (Pantareï) et Eric Dubois (tribulations)

1 commentaire:

brigetoun a dit…

marcher en suivant vos pas, toujours aussi beau